L'HÔPITAL PSYCHIATRIQUE DEPARTEMENTAL

INTERVIEW DE CHARLES THIVOLLE

Interview de Charles THIVOLLE

(retranscription d’après magnétophone)



Il y a eu plusieurs changements notables au sein de l’hôpital. L’un d’entre eux s’est opéré avec le départ des religieuses.


Le départ des religieuses… Cela a été un très gros changement. Oui. Un grand bouleversement, car elles représentaient la majorité du personnel de l’hôpital. Pour les remplacer, on a dû embaucher des civils. Beaucoup de civils, parce que les religieuses étaient de service 24 heures sur 24, alors que les civils ne travaillaient que huit par jour.


Le deuxième changement avait été dû à l’arrivée des médicaments ?


Les médicaments ont occasionné la disparition de beaucoup de choses, notamment la camisole de force. C’était quelque chose de terrible, la camisole de force. Le malade avait les bras croisés devant lui et attachés dans son dos, avec des lanières. On le laissait comme ça pendant des heures, jusqu’à ce qu’il se calme. C’était terrible… Et puis, il y avait aussi le bain. Le bain, c’était peut-être encore bien plus terrible que la camisole de force. Ce n’était pas beau à voir… On mettait le malade dans une baignoire. On bloquait la tête du malade avec une planche à trou. Y’avait que la tête du malade qui dépassait. Rendez-vous compte que la première fois que je suis entré là, j’ai cru que l’on avait placé une tête coupée sur une planche ! Le bain, c’était vraiment terrible. Le malade restait dedans des heures d’affilée, six heures… parfois dix heures !… Le temps qu’il se calme. Quand on le ressortait de là, il était complètement livide. Il n’avait plus de force. On aurait dit un cadavre quand on le sortait de là. Maintenant, cela n’existe plus, heureusement. Comme les camisoles de force. Même les cellules ont été supprimé. Pour dire, pendant la guerre, les cellules les plus modernes ont été incendié : on ne les a pas reconstruites. Les cellules, c’était comme dans les prisons. Cela faisait carcéral. Fallait voir ça ! Le malade dormait par terre, sur de la paille. On leur donnait à manger par un petit guichet. Les premières années que je travaillais à l’hôpital, tout faisait pensé à une prison. Le personnel était essentiellement masculin. Ceux-là était au service uniquement des hommes. Même le personnel était comme emprisonné. Ils n’avaient pas le droit de sortir, sauf pour leur jour de repos, une fois par semaine. Même les hommes mariés n’avaient le droit de rentrer chez eux qu’un jour par semaine ! Et puis, tout le personnel portait l’uniforme… Des hommes, il n’y en avait aucun dans les pavillons de femmes. D’ailleurs, il y en avait très peu en dehors des religieuses. Les femmes, entre parenthèses, ce n’était pas le directeur qui les embauchait, mais la mère supérieure… C’était en général des femmes qui étaient recommandées par le curé de la paroisse… Au départ des religieuses, beaucoup de femmes ont été embauché par la suite.


Comment la vie à l’hôpital se déroulait-elle à l’époque de la guerre ?


L’effectif avait terriblement diminué. Beaucoup ont été tué. Pour la nourriture, on avait les rations attribuées par le gouvernement. Heureusement qu’il y avait les nombreux produits de la ferme. Il y avait beaucoup de malades. Y’en a qui venaient du département du Var, des Basses-Alpes, de Toulon, … Mais il y eut énormément de morts, énormément… Pendant un bombardement, des bombes sont tombées sur les bâtiments de ceux que l’on appelait « les incurables ». Ce n’était pas des aliénés, c’était des blessés, très graves ; ils n’entraient pas dans la loi de 38.


Parlez-moi du fonctionnement de la pharmacie de l’hôpital.


Il y avait bien une pharmacie, mais elle était vraiment rudimentaire. Une religieuse s’en occupait. C’était la « sœur-pharmacienne ». La première pharmacienne qui a été embauchée, elle est entrée vers 1930 ou 32. Avant, il n’y avait pas de pharmacien titulaire. Il y avait deux médecins-chef qui pouvaient prescrire les médicaments, un pour les hommes, et un pour les femmes. C’est bien plus tard qu’un troisième a été embauché.


La ferme de l’hôpital ?


À la ferme, il y avait une très grosse activité. Fallait voir ça comme la propriété était assez étendue. De nos jours, à la place, il y a la zone industrielle. Il y avait beaucoup de terrains. On y cultivait du blé, et puis les vignobles étaient importants aussi. Le vin était pressé à la ferme dans d’immenses pressoirs. Les malades n’y avaient pas droit, bien-sûr. Y’avait que les infirmiers qui en buvaient. Il y avait beaucoup de vaches laitières, des poulaillers. Il y avait des bâtiments… mais cela n’existe plus, tout cela. Une sœur s’occupait des poules. On l’appelait la « sœur des poules ». Elle s’occupait de la basse-cour. Il y avait une porcherie qui comprenait jusqu’à une centaine de porcs. C’était immense. Je ne sais pas si on peut encore y retrouver des vestiges de ces installations. Je n’y suis pas retourné depuis des années et des années. La porcherie tenait une place très importante. Il y avait le chef-porcher qui en avait la responsabilité. Il y avait aussi le chef-vacher qui s’occupait des vaches. C’était tous des civils. À côté, il y avait beaucoup de malades qui venaient les aider. Par exemple, il y avait un malade qui conduisait les bœufs, un autre malades conduisait les chevaux. De nombreux malades étaient employés à la ferme. À l’origine, c’était des paysans. Alors, ils avaient l’habitude de travailler dans une ferme. ’Faut préciser que les malades, quand ils entraient à l’hôpital, la plupart c’était pour y rester jusqu’à la fin de leurs jours…


Il n’y avait qu’une seule fête principale, celle du 14 juillet.


Oh oui ! La fête du 14 juillet, c’était quelque chose. Il y avait d’abord un grand repas en plein air. On installait sous les sapins des tables, et de nombreuses chaises. On faisait aussi participer les malades à des jeux. Comme le jeu de la seringue. On bandait les yeux de la personne, et avec l’aide d’une seringue, il devait essayer d’éteindre une bougie. La plupart du temps, on essayait de les diriger sur les spectateurs. Cela faisait beaucoup rire. Il y avait le jeu de la pomme : il fallait la ramasser avec les dents, soit dans de l’eau, soit dans de la farine.

Il existait bien-sûr d’autres fêtes religieuses, comme Noël. Les malades allaient à la messe, et en sortant, ils avaient droit à un petit repas. Mais la fête du 14 juillet, incontestablement, c’était la fête la lus importante. Et puis, il y avait aussi le feu d’artifice. On laissait entrer un peu tout le monde.


Il y avait un cimetière particulier à l’hôpital. Par la suite, il a été transféré dans le cimetière communale.


À une certaine époque, il y avait beaucoup de cafés ?


À l’époque, oui, il y avait de nombreux cafés. Les gens y allaient souvent. C’était un peu les relais des charrois. Même s’il y en avait beaucoup, dix-sept au total, cela travaillait quand même. Sur la route, il y avait de nombreux transports, par chevaux, par bœufs. À La Monta, on rencontrait cinq cafés. Tous les montagnards, les Proveysards s’arrêtaient là, pour boire.


Saint-Égrève semblait beaucoup plus vivant avant que de nos jours.


Oui, il y avait beaucoup plus de communication entre les gens. ’Faut voir aussi l’encombrement qu’il pouvait y avoir à Saint-Robert. Ce n’était pas large, et pourtant il y passait la route nationale. Rendez-vous compte, il y avait la voie du tram et la nationale dans Saint-Robert. Certaines cartes postales rendent bien compte de cela.


Qu’est-ce qui a pu changer toute cette vie ?


La télévision a tué beaucoup de choses, surtout dans les campagnes. Ce sont les veillées qui ont disparu. Avant, on allait veiller chez les uns, chez les autres. Les femmes tricotaient discutaient, les hommes jouaient aux cartes. On faisait des rissolées, des châtaignes, des gaufres. On parlait beaucoup. On échangeait des tas de choses, des nouvelles. Il n’y avait pas de télévision. La télévision a complètement tué les veillées. Les gens ont cessé de sortir de chez eux pour aller chez le voisin. Ils restent maintenant devant leur écran. En hiver, on tuait le cochon. On partageait tout de la bête. On se réunissait en famille et entre voisins, et on faisait des fricassées. On échangeait de la viande de porc. C’était très convivial, mais cela n’existe plus. C’est bien dommage.


Il y avait un foyer de jeunes filles à La Monta.


Les orphelines allaient à la messe, chaque dimanche. Elles étaient nombreuses. Elles y allaient en rang, toutes habillées pareilles. Elles participaient aussi à la fête du 14 juillet à l’hôpital. Il me semble qu’elles y chantaient.


 

Le changement à l’hôpital après le départ des religieuses en 1958


Cela a beaucoup changé, surtout du point de vue financier. Figurez-vous qu’il y avait à peu près 80 religieuses. Pour les remplacer, on a dû embaucher environ 200 civils ! Pourquoi autant ? Parce que les civils devaient avoir droit aux lois sociales. Pour les religieuses, il n’y avait pas de lois sociales. Elles ne fonctionnaient pas avec les 40 heures, n’avaient pas de congés. Elles avaient une vie très dure. Il a donc fallu prendre du personnel avec tous les droits de l’époque. Cela a fait un trou formidable dans le budget. Les sœurs travaillaient gratuitement. Elles ne percevaient qu’une indemnité insignifiante. C’était la mère supérieure qui la percevait. Cela ne représentait pas du tout le salaire d’un infirmier. Une très grosse transformation dans le budget de l’hôpital. Du coup, le prix de la journée en a subi les conséquences.


Comment la hiérarchie était considérée ?


Il y avait le directeur qui était le chef des civils, et la mère supérieure était à la tête des religieuses. C’est elle qui recrutait les sœurs. Elle en a beaucoup ramenées du couvent de la Roche-sur-Foron qui était la maison mère. Y’en a qui venaient aussi d’Italie. Elle en avait toute la responsabilité. Cependant, il y avait aussi des civiles employées comme infirmières ou aide-infirmières, toujours engagées par la mère supérieure. Elles étaient introduites par le curé de leur paroisse. Vous vous imaginez bien que c’était des femmes très religieuses, un peu bigotes ; pas du tout des filles modernes. Ces quelques civiles étaient tout à la dévotion de la supérieure. À l’époque où j’étais entré, c’était vraiment une maîtresse-femme. Il fallait voir çà ! Elle avait une autorité, une sévérité incroyable. Elle représentait un peu l’inquisition. Sœur Alésia, elle s’appelait. Par la suite, j’en ai vue d’autre qui était beaucoup plus simple. Les sœurs ne s’occupaient que des malades femmes, mais pas du tout des hommes. Pour ceux-là, c’étaient des infirmiers civils. La supérieure était la chef-surveillante. Elle était accompagnée par trois religieuses qui étaient ses adjointes. Du côté des hommes, il y avait aussi un chef-surveillant, et trois sous-chefs surveillant. Sous les religieuses, il y avait des infirmières, civiles, mais très peu. Après, il en est venues beaucoup plus. Leur départ : beaucoup sont retournées à la Roche-sur-Foron, à l’hôpital d’Annecy ; les autres se sont réparties dans différents hospices religieux. Quand je suis entré à l’hôpital, il n’y avait que deux médecins-chef. Actuellement, je ne sais pas s’il y en a une trentaine… La tendance s’est comme inversée. Maintenant, il y a moins de malades et plus de médecins qu’avant.


Quelle était la population de l’hôpital ?


Il y avait beaucoup d’alcooliques, surtout chez les paysans. Il y avait aussi des malades très agités. J’ai l’impression que les malades étaient beaucoup plus agités que maintenant. Il n’y avait pas de médicaments. Vous savez, les calmants qui existent maintenant, les malades n’en prenaient pas. À cette époque, la plupart des malades y passaient leur vie à l’hôpital . C’est bien simple, quand ils rentraient à l’hôpital c’était rare qu’ils en ressortaient. Oh ! Y’en a bien quelques uns qui repartaient, mais pas beaucoup. C’était définitif pour la plupart. D’ailleurs, on les laissait sortir que lorsqu’on les considérait complètement guéris. On ne les laissait pas sortir aussi facilement qu’aujourd’hui. Il y avait nettement moins de liberté. Fallait voir aussi comment ils vivaient à l’intérieur de l’hôpital . Il existait des « sauts de loup » dans les cours des pavillons. On les appelait comme ça les fossés. C’était pour que le malade ne puisse pas franchir le mur. Il y avait des cellules. Et puis aussi, les dernières années que j’y étais, on s’est mis à pratiquer les électrochocs sur les malades. C’était une nouveauté pour l’époque. On étais beaucoup plus sévère sur la liberté du malade. On ne le laissait pas sortir dans le village. On donnait quelques fois des permissions aux familles qui souhaitaient les sortir un peu. Mais dans certains cas d’aliénation, le malade ne sortait jamais. Par exemple, les violeurs ou les pyromanes ne risquaient pas de récidiver parce qu’ils ne sortaient jamais. Ils y passaient leur vie.


Les malades étaient quelques fois punis ?


Ce n’était certes pas des châtiments corporels. On les mettait en cellule. Ils couchaient sur de la paille. L’autre punition, surtout pour les très agités, c’était le bain. C’était très impressionnant. Sur la baignoire, il y avait une planche qui servait de couvercle. Seule la tête dépassait de cette planche. En entrant, on avait l’impression que c’était une tête décapitée sur un plateau. Quand on le mettait dans le bain, il était très agité, il criait… Au bout d’une dizaine d’heures, il s’était calmé, était complètement blême, n’avait plus de couleur. On aurait dit un mort. Il y avait aussi la camisole de force.


La guerre ?


J’ai été mobilisé au début de la guerre. J’ai fait la campagne de la Somme. Quand j’ai été démobilisé. La période de guerre a été assez pénible pour l’hôpital . D’abord, il y eut un problème de ravitaillement qui était très difficile à gérer parce que l’on était, comme tout le monde, soumis au régime du rationnement. Heureusement que l’on avait des jardins et que l’on produisait quand même pas mal de légumes… On arrivait à bien nourrir nos malades, presque mieux que les civils au dehors. Pendant la guerre, deux hôpitaux psychiatrique étaient venus se réfugier chez nous. Celui du Var et celui des Basses-Alpes. Et également des réfugiés malades ou blessés, en provenance de divers hôpitaux. Lors d’un bombardement, il y eut des morts parmi ces réfugiés. Il y eut aussi énormément de décès au sein de l’hôpital. Par exemple, tous les vieillards qui ne supportaient pas les restrictions.


Vous avez toujours vécu à Saint-Égrève ?


Je ne suis pas originaire de Saint-Égrève. Par contre, j’ai bien adopté le pays, et le pays m’a bien adopté. Je me considère un peu comme Saint-Égrèvois. Je suis le seul survivant de cette époque. Tous mes camarades d’école ou de travail, ils sont tous morts. Il n’y a plus personne, mis à part un copain qui a quatre ans de plus que moi et qui est encore à la MAPA. Mais il n’a plus toute sa tête.

 

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